BARAKA

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La baraka, lieu de paix, dynamique de vie et combat pour le Bien commun, par Mohammed Taleb

La baraka, lieu de paix, dynamique de vie et combat pour le Bien commun, par Mohammed Taleb

par Sadequain Naqqash

par Sadequain Naqqash

Baraka est un mot arabe qui possède une riche gamme de significations. Elles ne se contredisent pas, mais disent à chaque fois des aspects particuliers.
Si ce mot est d’un usage populaire et courant, il a aussi une signification bien précise dans le vocabulaire de la philosophie musulmane, notamment dans la philosophie mystique (tasawwuf, soufisme).
On le traduit habituellement par « chance », mais il s’agit là d’une approche assez profane me semble-t-il. Plus juste est la signification de « bénédiction ».
Mais là aussi, nous perdons une part essentielle du mot arabe. Eric Younès Geoffroy souligne pour sa part : « On traduit souvent baraka par bénédiction, mais c’est plus exactement un flux spirituel. En tout cas, un maître est une bénédiction pour toutes les créatures. L’imam Shadili disait qu’il voyait « l’énergie divine, le fluide divin chez les poissons, dans leur frétillement incessant » » (1)
La baraka serait donc l’équivalent du qi (chi) de la tradition chinoise, énergie qui circule dans l’ensemble de l’univers, de la création. Ce mot possède aussi les connotations de souffle, de fluide, de vapeur. Le prana de l’Inde se rapproche de cette notion comme énergie vitale universelle.
Dans l’Islam de l’Asie du Sud-Est, on parlera de tenaga dalam, l’énergie du dragon qui au sein de l’humain doit être maîtrisée. L’Art martial du Silat, pour les musulmans de l’Indonésie ou de la Malaisie, vise à ce dialogue et à cette maîtrise du dragon.  
Il n’est pas illégitime de mettre la notion de baraka, comprise comme flux divin, en rapport avec le thème du Souffle ou de l’Expir de la Miséricorde (divine), nafas ar-rahman, ou encore de l’Expir miséricordieux, nafas ar-rahmani.
C’est encore Eric Younès Geoffroy qui explique : « La création est sans cesse renouvelée, grâce au nafas al-Rahman, le souffle du Tout Miséricordieux, qui est souffle de vie. « Le miséricordieux », al-Rahman, est pour moi un attribut féminin de Dieu car ce mot vient du sémitique « rahim » qui désigne la matrice. » (idem).
Avec la baraka, nous avons donc une conception résolument dynamique et non pas statique de l’univers et de la présence de l’humain dans celui-ci.  
Etre toujours en mouvement constitue donc une perspective inhérente à une éthique de la baraka. Mais mouvement ne signifie pas agitation. Le mouvement (harakat) est, ici, synonyme de hégire (hijra), élan qui va vers la Cité par excellence (Médine) (2).
En parlant de baraka, nous ne sommes pas sur le terrain d’une littérature ancienne ou de légendes archaïques. Il y a une actualité de la baraka. L’humanité et, avec elle, la Terre mère sont les victimes d’un système historique particulier, le capitalisme occidental, qui entend réduire toutes les réalités -  les femmes, les hommes, les peuples, la Nature vivante, et l’ensemble des relations qui se tissent entre eux – à l’état de choses et de marchandises.  
C’est ce que le mouvement pour une justice globale (3), à l’échelle de la planète, dénonce lorsqu’il dit que « Le Monde n’est pas une marchandise ». La marchandisation du monde essaie de tuer la baraka, le qi, le prana, le souffle qui circule dans l’univers, car c’est ce souffle, cet « élan vital » (pour reprendre la formule du philosophe Henry Bergson), qui fait que le monde ne se réduit pas à un « tas de choses ».
La baraka est cette énergie qui permet à l’univers, et donc à l’humain, d’être vivants et d’avoir une profondeur subtile. Dans ce sens, le capitalisme est un système porté par une logique de mort.
La crise socio-écologique planétaire est une expression de la guerre mortelle que le capitalisme entreprend contre l’existence naturelle et humaine. La résistance suppose donc que l’on dynamise la baraka, autrement dit cette énergie qui tisse les liens, établie les rapports, renforce les solidarités…..
Dans la langue des oiseaux, cette ancienne langue des troubadours et des trouvères du Moyen Age (et que l’on trouve, bien sûr, dans toute les langues), les mots possèdent une autre signification, plus subtile, plus profonde en quelque sorte, que la signification commune. On y accède par le Jeu spirituel des sonorités …..
Ainsi, si nous prenons le mot « bénédiction » (qui est l’un des sens de baraka), nous aboutissons à ceci : la bénédiction est la santé par excellence, car elle est le Dit du Bien (Béné-Diction) qui répond au Dit du Mal (Maladie)… Etre à l’écoute de ce Dit, de cette Parole de guérison, la baraka, est donc nécessaire…. Sinon, le risque est grand que la maladie engendre un mal-entendu, voir une malédiction….
Retrouver le sens ultime de la baraka, comme souffle universel qui donne vie à toutes les réalités, c’est s’insurger contre un système qui provoque malédictions sur malédictions, et guérir, par des combats et des luttes sociales, politiques, culturelles, les blessures infligées à l’humanité et à la Terre.
A bien des égards la baraka ressemble à cette articulation entre ces trois justices : la justice sociale, la justice écologique et la justesse intérieure. C’est là le pari, me semble-t-il, de l’association Baraka.

 
Mohammed Taleb
 
 
Notes
 (1) http://64.233.183.104/search?q=cache:OYrbDSKRCA0J:
www.eric-geoffroy.net/article.php3%3Fid_article%3D17+baraka+soufisme&hl=fr&ct=clnk&cd=
1&client=safari
 (2) : L’hégire est un mot arabe qui signifie immigration. Il renvoie à un événement fondamental dans l’histoire des débuts de l’islam, lorsque le Prophète Mohammed quitta la Mekke pour aller à Médine (en 622). Ce mouvement est d’ailleurs un mouvement dans l’espace mais aussi dans le temps, car il marque le début du Calendrier musulman.
 (3) : Expression que nous préférons à celle d’altermondialisme.